La ville de Montpellier croule sous les nouveautés architecturales. Ces derniers mois, le quartier de Richter, par exemple, a connu bon nombre de travaux et réaménagements. Mais saviez-vous que l’électrique métropole a déjà connu un essor architectural au XVIIIème siècle ?

En effet, la prospère capitale du Languedoc méditerranéen, s’entoure à cette époque d’une véritable guirlande de petits châteaux, charmantes retraites que nobles de robe et riches bourgeois se font construire dans la campagne environnante.

C’est le triomphe de la folie ; une image idéale de la douceur de vivre et du bon goût.

Le temps de la douceur

Étroitement liées à la montée en puissance d’une société éclairée où la fortune et le talent priment la naissance, ces aristocratiques « maisons des champs », conçues par de grands architectes régionaux et décorées par de remarquables artistes et artisans locaux, ont marqué l’histoire architecturale et culturelle de la ville et participent aujourd’hui encore à son identité.

L’expression « les folies de Montpellier » est maintenant passée dans le langage courant et figure dans les dépliants touristiques.

Sobre et élégante, la folie montpelliéraine s’inscrit dans un genre autonome bien identifiable, avec ses lignes simples, ses volumes clairs et harmonieux, son avant-corps central marqué, surmonté d’un fronton, son toit à faible pente, ses délicieux décors rocaille …
Adaptée des modèles de « maisons de plaisance » en vogue en Île-de-France et diffusés par les grands traités d’architecture, elle conserve un charme tout méridional que lui confèrent les matériaux traditionnels employés, faits pour jouer avec la lumière languedocienne : patine dorée des pierres du pays, ocre délicat des enduits, rousseur des tuiles romaines, rose fané des tomettes …

Rattrapées par une urbanisation galopante qui s’impose leur environnement, ces belles demeures restent néanmoins les témoins précieux de cet art de vivre méridional qui atteignit au siècle des Lumières son point de raffinement et de rayonnement le plus extrême.

L'Hôtel Huguenot et son entrée majestueuse

Des Folies ? Mais pour qui ?

À la fin du Grand Siècle à Montpellier, face à la vieille noblesse terrienne, de récents aristocrates de robe, des financiers qui font fortune dans la levée des impôts, de riches négociants, renouvellent les élites sociales, dans une ville qui, après la dureté des guerres de Religion et les troubles de la Fronde, a recouvré tout son éclat. Élevée au rang de capitale provinciale au côté de Toulouse, elle accueille cours souveraines et hautes administrations financières, ainsi que les représentants du roi. Toutes ces nouvelles charges particulièrement lucratives enrichissent une classe entreprenante, cultivée, réceptive aux modes de la Cour, désireuse de marquer sa puissance dans le paysage urbain et péri-urbain, en se faisant construire des hôtels particuliers et surtout des résidences de campagne sur des terres acquises de fraîche date, et dont ils allaient souvent prendre le nom.

C’est Nicolas Lamoignon de Basville, intendant du Languedoc, qui lance le mouvement en 1685, avec la construction du petit château de Bionne pour y abriter ses amours. Dans les dernières années du XVIIème siècle, Philibert de Bon, premier président à la cour des comptes, aides et finances de Montpellier, se fait construire sur son domaine de La Terrade une maison de campagne au goût du jour, nommée Château Bon.

À la même époque Étienne de Flaugergues, financier et conseiller à la cour des comptes, réalise la demeure de ses rêves qu’il baptise de son nom et qu’il n’aura de cesse d’embellir jusqu’à la fin de ses jours.

Désormais, toute la nouvelle classe dominante cède à la tentation de la « folie » :

  • Le conseiller-secrétaire du roi, Fulcrand Limozin qui fait élever La Mogère en 1715.
  • Charles-Gabriel Leblanc, financier et homme d’affaires, transforme la vieille seigneurie de Puech-Villa en une somptueuse demeure baptisée plus tardivement Château d’O. Aujourd’hui Domaine d’O. Montpellier Métropole y organise de nombreux spectacles et manifestations.
  • Henri Haguenot, le doyen de la faculté de médecine de Montpellier, désire aussi posséder sa maison des champs en contrebas de la promenade du Peyrou.
  • Jean Mouton de la Clotte, marchant et banquier, fait luxueusement reconstruire le château d’Assas en 1760
  • Ou encore, les Richer de Belleval qui, en 1770, commandent La Piscine, dernière folie du XVIIIème siècle.

Les plus fastueux de ces commanditaires ont été les Bonnier. En effet, Joseph Bonnier, dont l’ascension sociale fut fulgurante, a couronné sa réussite d’une folie somptueuse et dispendieuse, le Château de la Mosson. Propriété de la ville de Montpellier dont il ne subsiste aujourd’hui que le pavillon central.

Détail ...

Un art de vivre

Remplaçant le château traditionnel, ces maisons des champs deviennent ainsi le cadre idéal du nouvel art de vivre, cultivé avec un hédonisme élégant par ces riches notables montpelliérains au siècle des Lumières.

On s’y adonne aux loisirs champêtres ainsi qu’à tous les plaisirs d’une sociabilité raffinée, musique, danse, comédie, jeux, fêtes féériques, dîners … Esprits éclairés, les propriétaires de ces nouvelles demeures sont aussi férus d’arts et de sciences et enrichissent leurs folies de précieuses collections de tableaux, de cabinets de physique et de sciences naturelles.

Jean-Antoine de Vidal, amoureux des arts et des sciences, membre de la Société Royale des Sciences de Montpellier, a d’ailleurs constitué un remarquable cabinet d’astronomie dans son château de Montferrier.

Architecture

Formé à Versailles, l’architecte des États de Languedoc, Augustin-Charles d’Aviler a exercé une profonde influence sur l’architecture languedocienne au XVIIIème siècle.

Auteur de l’arc de triomphe de la porte du Peyrou, commandité par l’intendant de Basville, il a diffusé dès la fin du XVIIème siècle, auprès des nouvelles élites montpelliéraines, des programmes architecturaux modernes inspirés de Versailles et de Paris. C’est lui qui a introduit à Montpellier le modèle de la maison de plaisance, concevant les plans des premières folies : Pignan, Lavérune, Château Bon, mais en en confiant l’exécution à des maîtres-maçons locaux.
Dès lors se met en place ce type spécifique de l’élégante résidence de campagne du Languedoc d’Ancien Régime, mariant avec bonheur modes parisiennes et traditions régionales.
C’est avec les Giral, célèbre lignée d’architectes montpelliérains, que la construction des folies connaître son âge d’or, adaptant les consignes du traité d’architecture de Jacques-François Blondel « De la distribution des maisons de plaisance » aux inclinations et aux rêves des propriétaires.

Jean Giral réalise la Mogère avec sa sobre façade à fronton triangulaire et la Mosson, beaucoup plus grandiose.
Son neveu, Jean-Antoine Giral, trace les plans de l’Hôtel Haguenot, ceux du château d’Assas avec sa façade originale, ceux du château de la Piscine. Il a également dessiné les jardins du château d’O.

Reflets d’un nouvel art de vivre aristocratique, les ornements extérieurs et les aménagements intérieurs ont été l’objet de toutes les attentions des commanditaires. Les clés en agrafes sculptées de masques ou d’éléments rocaille, les atlantes gainés supportant les balcons, sont autant de thèmes chers aux sculpteurs locaux.

Les décors intérieurs très soignés de gypseries, témoignages d’un art de faire typiquement languedocien, connaissent aussi un extraordinaire succès. Ce sont des sujets tirés des Fables de La Fontaine qui ornent le salon du château de Bocaud ou Levat ; ce sont les atlantes, les putti, les guirlandes les saisons, les attributs de l’amour et de la musique dans le délicieux hôtel Haguenot.

Quant aux ferronneries, véritables dentelles de fer forgé, elles attestent la vitalité aux XVIIème et XVIIIème siècles de ce qu’on a pu appeler l’école de ferronnerie de Montpellier.

Et les jardins ?

Une définition intéressante du mot folie est inscrite dans un ouvrage récent paru sous l’égide du Ministère de la Culture pour le centenaire de la mort de Le Nôtre :

Petite demeure d’agrément construite dans un jardin, se distinguant par un parti architectural original, souvent luxueux, parfois même extravagant et destinée à de courts séjours.

Selon Littré, le mot dériverait du latin foleia (feuille ou feuillée) et désignerait une maison sous les frondaisons : La petite maison sous les feuillages.

Les folies forment aujourd’hui une couronne verte autour de la ville de Montpellier et apparaissent encore noyées dans la verdure.

Les jardins ont leur importance, vous vous en doutez. Les plans de ceux-ci traduisaient une idée directrice forte, mise en pratique sur le terrain. Ils ont néanmoins été rarement conservés par les propriétaires à quelques exceptions près : La Mogère, Flaugergues, Lavérune. Si bien qu’il est toujours difficile de dresser un état précis du projet d’origine.

En effet, de nombreux propriétaires faisaient réaliser des jardins par phases successives, en fonction des possibilités du terrain et de l’achat des parcelles convoitées pour les agrandissements prévus. Beaucoup de jardins ont occasionné des travaux considérables et n’ont pas été réalisés dans l’ordre apparent de leur composition.

La composition générale des jardins de propreté apparait en générale assez claire et simple. Basée sur un axe de symétrie général, permettant de répartir les parterres, les bosquets, les bassins et fontaines en fonction des croisements d’allées, des points de vue recherchés de l’importance stratégique des accès, elle apparaît ordonnée selon un plan régulier, orthogonal. Des jeux de terrasses permettaient de faire varier les effets et les ambiances. Les composantes minérales et végétales assuraient un heureux équilibre.

Les parterres associaient haies basses et topiaires en fonction des perspectives souhaitées, et le jeu des surplombs liés aux terrasses successives dégageaient des vues charmantes depuis les salons ou les chambres. Les buis dominaient. Cependant, myrtes, santolines er romarins pouvaient aussi accompagner les carrés de broderies. De rares palissades de verdure encadraient ou prolongeaient les parterres.
Les perspectives principales étaient souvent bornées par des fontaines adossées ou nymphées très joliment ornés de décors de coquillages.

Le vert domine !

Les folies menacées ?

Les folies constituent l’un des patrimoines architecturaux et paysagers les plus prestigieux mais aussi les plus menacés du Languedoc. Des efforts consentis pour les protéger, tant au titre des Monuments Historiques et des Sites que de la loi Paysage (ZPPAUP), réduisent les risques d’un démantèlement sévère. Cependant, ils n’en écartent pas ceux d’une dénaturation de leurs abords et du sens de leur composition d’origine.

Depuis plus de vingt ans, les spécialistes de l’histoire de l’architecture et l’art du jardin sont mobilisés pour un renouveau des jardins anciens. Les promenades dans des lieux réhabilités, à nouveau rendus vivants par une main jardinière, plus ou moins soucieuse du passé mobilisent les amateurs. Le tourisme de jardins est en plein essor et nous ne pouvons que nous en réjouir.

Les folies demeurent ainsi l’une des plus jolies façons de découvrir les charmes du passé de Montpellier et de ses environs.

Bonne promenade !